L’Incendiaire

L’amour des mauvais films, l’amour des ruissellements et des orifices, il sonnait faux. À la place je cherchais quelque chose de pur où le désir est sorti de l’équation; je voulais donner sans compter sans demander en retour qu’on me touche ou m’appartienne. 

Une version actualisée de ce texte est parue dans la revue Nyx pour le numéro 10, Concaténé·e. Je vous invite chaudement à découvrir cette revue – ce fut un plaisir de travailler avec leur équipe


Ils s’appellent Adélaïde et Basile et m’habitent en permanence.
Infime, le détail qui me ramène à eux : un bus par une nuit glaciale, les rideaux rouges aux fenêtres, les mots « jaune poussin » sur une page. Pourquoi eux et pas d’autres, un exceptionnel, un invariable, le hasard, les circonstances? Vraiment, je l’ignore. C’est sûrement pourquoi toute la place leur appartient : pourquoi ils s’élancent de mon cerveau à mes yeux à mon estomac à la pointe de mes orteils, des gymnastes dans une salle vide, ils courent, longs et translucides, s’élèvent et virevoltent à fendre les murs.

Il faut les voir alors qu’ils déplacent des montagnes, refont le monde en quatre heures, travaillent le feu comme de la glaise en boulettes de soleil. Ici ils ont tous les droits et tous les rôles. Tantôt acrobates dociles, se déroulant comme de puissants animaux et me laissant figée d’émoi; tantôt mus eux aussi d’amour, alors c’est l’étreinte, ils m’invitent me soulèvent de mains massives et me transportent avec eux dans l’extase; tantôt sauvages et sans merci, échappant absolument à mon contrôle, je me souviens alors qu’ils ne sont pas à moi, ne le seront jamais. Je sais que leur présence en moi est un emprunt, un prêt à condition, un tout petit peu de temps volé

Pourtant j’ai encore cet espoir. J’ai peur de le dire à haute voix mais j’y tiens fort, peut-être qu’à force de les arroser des larmes salines de mon corps, je réussirai à ce qu’ils prennent racine. J’aimerais leur dire, qu’ils s’approchent, qu’ils regardent de plus près : l’eau saline épouse si bien les rivages de mes joues rougies. On peut s’y baigner pour échapper à la chaleur, toucher à l’essentiel. C’est une invitation, un faire-part vers un ailleurs que j’essaie de construire. Pas besoin d’être seul, de le rester. On peut s’unir contre ce qui fait peur, blottir nos cœurs nus dans le sable. 

J’ai bâti des refuges au bord de la plage, de belles et grandes maisons avec des fenêtres assez larges pour les poumons. Je rêvais, qu’on s’installe et qu’on y reste. 

Ça s’est passé ainsi.


Acte I

Plus jeune j’ai su que c’était autre chose que je cherchais. L’amour des mauvais films, l’amour des ruissellements et des orifices, il sonnait faux. À la place je cherchais quelque chose de pur où le désir est sorti de l’équation; je voulais donner sans compter sans demander en retour qu’on me touche ou m’appartienne. 

Adélaïde portait des Converse ou des talons hauts, parfois du rouge aux lèvres. Elle lisait beaucoup. Elle a dévoré La nausée, moi La petite fille qui aimait trop les allumettes. Le matin nos autobus nous déposaient à l’avance. Nous allions nous asseoir ou marcher dans un corridor calme, pour parler – j’adorais lui parler, sa lucidité. En cours nous étions sages, sauf en labo pour jouer aux pies chamailleuses. Ses petits vices : les décors trash, la bière cheap et les garçons. Une belle époque, enfin c’était ce que je croyais. Depuis longtemps elle savait dissimuler.

Un jour j’ai vu les cicatrices. Elle a expliqué à demi-mot.

Lorsqu’elle a cessé de me parler pour la première fois, j’avais dix-sept ou dix-huit ans. Un malentendu, une colère tranchante. Ça a duré des mois. Réconciliées, j’ai décidé qu’il fallait faire mieux. Il fallait faire beaucoup, beaucoup mieux.

*

Elle a quitté la banlieue, et tout a vrillé à Montréal.

This is not your year chantaient The Weepies, tandis qu’Adélaïde peignait pour survivre et que mon premier amour se dévastait. Je la visitais avec du vin rouge, broyée par l’impuissance. Nos tentatives de réconfort ont souvent tourné au fiasco.

L’année suivante j’ai déménagé au vingt-quatre vingt-cinq de sa rue. J’allais mieux, sauf.

Chaque fois que je pénètre son appartement d’une pièce. Le canapé vintage au pied du lit, la bibliothèque jaune et les livres – tous blancs –, les vêtements qui sentent la fraise, les chapeaux, la bouche sanglante au mur, le thé brûlant, la cafetière, les souliers à enlever vite et les grains de riz dans la salière, bien sûr la salle de bain, je m’y suis enfermée une fois pour ne pas pleurer j’ai fait comme si les mots ne font rien. La parole d’une amie est d’or c’est ce qu’on dit. Les reproches cryptés les comptes à tenir l’angoisse quand elle me regarde dans les yeux. Tout était devenu faux mais nous continuions quand même, deux-trois fois par semaine et j’écopais, les simulacres font tant souffrir. Qu’est-ce qui dans mon amitié est trop ou pas assez ou tordu, ce que je voulais crier.

Elle parlait parfois de suicide.

Je voulais aider, mais moi je n’avais pu aider personne. Chiffe molle, boulet, sans cœur. Je suis entrée sans défense avec mes vingt ans, mes idéaux d’absolu de femmes fusion de siamoises liées au cœur par le feu, je cherchais l’union parfaite avec la rage d’une anorexique je m’y crevais comme je ne l’aurais jamais fait dans une romance. Meilleure amie c’était supposé être un titre d’honneur, alors pour elle j’ai tout mis sur l’autel, l’audace de dire non se fâcher exister, et j’ai coupé la tête. 

Presque.

Au dernier moment le soleil grec a arrêté mon geste. Un sursaut de vie, une fenêtre d’évasion. C’est vrai que les voyages portent malheur.

C’était déjà promis, signé – un appartement sur De Lorimier. De longues pages avec une date (premier juillet), nos noms dessus. Par dessus l’océan j’ai biffé le mien, au crayon permanent ou peut-être au couteau.

C’était l’amie qu’on aime comme le sens profond des choses et les couleurs. L’amie qui fait tourner le monde.


Vingt-quatre vingt-cinq Côte Sainte-Catherine : les nombres du bonheur. Le point sur Terre qui rassemblait quatre personnes autour d’une cuisine jaune dans ce que j’appelais ma maison, et parmi eux il y avait Basile. 

Nos chambres se reliaient par un long couloir et c’est là que chaque jour la vie ordinaire était vaincue. Basile et moi y avons grimpé sur les murs, glissé sur le ventre, couru l’un vers l’autre, ri aux larmes. Il venait me parler dans son tapis de fourrure, je trouvais une pitrerie à laisser avec sa tasse de thé; il voyait ses premiers garçons, je couchais malgré l’aliénation. Parfois cela nous épinglait au sol, l’avenir et les corps nus désœuvrés, mais au moins il y avait mes cheveux bleus, l’hummus Fontaine Santé et son rire. Pour un rien ses traits sévères s’ouvraient dans un sourire géant. C’était ça le plus beau, cette façon de se tordre ensemble pour tout et surtout le pire. Le rire nous rendait invincibles.

À l’époque je croyais les colocs amis pour la vie, qu’après tout ce temps ensemble ils restent tissés serré que la distance n’y change rien. C’était l’euphorie de notre nouvelle vie peut-être qui déguisait nos différences. 

Adélaïde, Basile et moi, on devait partager l’appartement sur De Lorimier. Ça n’a été qu’eux deux. Ce premier juillet, j’ai vidé ma chambre, remis la clé du vingt-quatre vingt-cinq. Je pleurais et ma mère m’a serrée dans ses bras. 

Basile était déjà parti. Par après il est devenu savon; peu importe les efforts il s’échappe là où on n’a plus de prise. 


Acte II

Sur sa table de faux marbre Adélaïde m’a consolée cent fois, gravement – mieux que quiconque. Elle était avec moi ce jour où j’ai signé le formulaire d’abandon, déliant pour toujours ma vie de la virologie, de l’anatomie et de l’histologie. Plus tard elle a fait pareil, adieu médecine pour se tourner vers l’écriture. Qui sait où nous en serions aujourd’hui.

Presque deux ans ont passé, sans contact. Elle a déménagé.

Sur la nappe fleurie, les miettes de pain perçaient la peau. Je devais entrer par derrière, j’ai cru me tromper d’adresse. Elle a ri. Sa jolie tignasse blonde devant l’ordinateur, elle travaillait sur un roman. Le riz dans la salière, la cafetière à sa place. On s’est expliquées devant une bière épaisse pendant que je creusais les trous de mes jeans avec les ongles. J’ai dit il faut laisser le passé derrière, il faut se pardonner entièrement. Ce fut fait et bien fait.

Après huit ans on savait se déployer tout entière pour prendre soin, en harmonie. Le texto envoyé dans la seconde, s’appeler juste parce qu’on s’ennuie; son café dans mon garde-manger, sa façon de se blottir dans mes bras. L’été venu le fleuve nous a regardées taper des mots et notre hôte a sous-entendu qu’est-ce qu’on peut bien avoir à dire à vingt-quatre ans. On a râlé puis souri en coin.

Il y avait toujours la mort, cet ours assis de tout son cul sur sa conscience, mais Adélaïde se confiait – surtout elle écrivait. Elle écrivait avec et contre cette mort et j’étais sa cheerleader

Cette année-là devait durer toute la vie.

*

Je partais trois mois en Asie et j’ai convaincu Basile de m’accompagner.

Peu avant le départ, nous étions au restaurant tous les trois. Ils étaient assis face à moi, parlaient très vite et s’emballaient. Adélaïde voulait venir avec nous, Basile disait oui oui viens et le cerveau dans la mélasse, la panique muette. Je n’ai pas dit non, pas sur le coup, je me suis sentie obligée comme avant. Il faut éviter le danger, les allumettes dans une chambre à gaz. Je l’ai appelée le lendemain, pour dire. Elle a répondu.

C’est fini.

L’instant de légèreté devient angoisse parce que le bonheur porte en lui sa propre fin. Ainsi, pour égorger cette peur je m’accroche à ce qui me coule : tu dois être à la hauteur.


En Asie, Basile et moi avons écouté Mild Orange, Paul Simon et Andrew Bird. Nous promenions avec nous des violons, des absurdités géniales et des paroles qui tombent à vide – les conflits, je voulais en parler il les évitait. Un homme de peu de mots, les confidences le tentent aussi peu qu’un gâteau cinq étages. Pendant ce temps je bois le sucre en élixir. Qu’à cela ne tienne, ça s’apprivoise peut-être, un autre. Même si j’échoue à la bienséance, on peut s’aimer peut-être, se comprendre peut-être.

Nous aurions été alliés d’une autre espèce, secrets défenseurs, chat et chien aux cœurs marginaux.

*

Seule, j’ai posé mon corps fatigué à Sarajevo. Je l’ai laissé s’enrouler parmi les flèches blanches des cimetières en pente, entre l’odeur de la fumée charbonneuse et du café corsé dans des services en bronze. Sur une mosquée, le soleil dramatise le minaret, pendant qu’il se vautre comme un chat sur son dôme. À mon âge en Bosnie-Herzégovine ils ont tous connu la guerre. J’ai aimé cette ville comme aucune autre.

Basile m’a dit : ton élément est le feu, tu es passionnée. Il n’a pas tort. Consommer jusqu’aux cendres avant de crever, c’est ce que j’ai toujours fait. Vivre dans l’urgence, un incendie après l’autre. Si rien n’est acquis, alors nous vivrons tout ce qui doit l’être aujourd’hui, demain, cette semaine, et rien ne sera laissé à l’oubli, au hasard ou au manque de courage. Sauf que le feu est aveugle.

De mon amitié chérie il ne reste qu’une brûlure au troisième degré, une histoire qui appartient sans doute à une cage en verre – pour ne pas oublier, mais aussi pour ne pas la laisser marcher plaie béante dans mes souvenirs.

Montréal, le souffle qui trébuche à la vue de boucles blondes.

Dans la brutalité de l’absence, je me console parce qu’Adélaïde vit toujours.

C’est une journée cristalline. Avec la lisière des arbres si basse là-bas, le ciel tombe de tout son bleu sur l’hiver, l’horizon éclate comme une baie. On dirait une longue plaine, grosse de sa fourrure de neige, mais non : c’est un lac gelé. Mes bottes trouent la poudreuse. J’écoute le silence alors qu’il se pose partout où cela brûle, partout où il faut réparer. La neige coule dans les interstices, savonne jusqu’au plus caverneux; elle défait mes torts et mes nœuds. La neige est mon sang parce qu’elle a rythmé ma vie.

J’ignore comment vivre dans un monde où ce qui est cher se ternit, où les erreurs sont irréversibles. Je sais toutefois que les maisons ne brûleront plus, que la charpente doit tenir quand ce que je veux donner s’esseule. Dans la foulée j’ai ramené un cœur économe, un cœur doux de bouts de chandelle.

Les mots sauvent de la mort, j’y ai toujours cru. Mais contre les ravages de la méfiance, contre la désolation de ne pas être entendue, on ne peut rien.

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