Histoires d’ami-livres

J’avais souvent rêvé d’une langue qui réinvente le monde. Une langue tellement libre et souple qu’elle atomise ce que l’on croit connaître, défrayant non pas un portrait mais une cité de mots, une architecture langagière.

J’étais à Sarajevo lorsque, le cœur battant, j’ai pris la décision d’entamer un Certificat en création littéraire. J’ignorais alors que ces cours se feraient par écran, et que j’aurais souvent l’impression, au cours de ces étranges mois, d’observer et d’entendre le monde comme à travers un petit trou dans un mur. Voilà que, avec janvier, je me pose après la fin de cette première session, qui s’est avérée plus difficile que je le pensais. Passion, joie, inspiration, mais aussi combien de crainte paralysante de l’échec, de jours avalés par l’obsession, de luttes pas toujours gagnées contre la honte. Je réalise qu’écrire m’écartèle souvent entre une ambition démesurée et des états d’âme d’une désarmante fragilité – la candeur qu’il peut y avoir dans ce geste d’écrire. Comme il est dur de ne pas la cacher.

Un court texte à l’honneur d’un roman qui ne me quitte plus; une lettre à une autrice dont la démarche m’inspire. Ce sont les deux textes que j’ai eu envie de partager avec vous aujourd’hui. Rédigés dans le cadre d’un cours, ils réfléchissent à ces lectures qui nous transforment, mais aussi à cette difficulté de la honte dans l’écriture intime. Bonne lecture – et que cette année vous apporte des ami-livres inoubliables.

I
Les merveilles

 J’avais souvent rêvé d’une langue qui réinvente le monde. Une langue tellement libre et souple qu’elle atomise ce que l’on croit connaître, dévore les niveaux de sens et les replie les uns sur les autres, défrayant non pas un portrait mais une cité de mots, une architecture langagière. À travers celle-ci on déambule, les yeux exorbités, le cœur fou et la tête shootée d’imagination, comme face à une civilisation perdue ou une métropole extra-terrestre. Et le terme, le terme tout à fait juste pour cette découverte est la merveille.

J’ignorais encore tout de ce rêve. Certes il y avait eu L’écume des jours et La Cantatrice chauve pour en tracer les contours. J’avais seize ans et comme une démangeaison. Un inconfort. Je me disais que je devenais une autre, avec l’âge subissait la mue d’un passage d’enfance : je ne lisais plus. Je n’écrivais plus.

Pourtant j’avais lu et lu tellement. Rayé toute la liste des Défis Lecture, trépidé à la visite des Salons du Livre. À neuf ans j’écrivais des histoires dans une transe fébrile, répétais : devenir écrivaine. Un jour, émue, la professeure lut une de mes compositions. Je fus touchée, un peu gênée; puis je vis que mes camarades m’observaient. Vertige. La méfiance, l’envie – triste. J’avais envie de m’excuser, assurer que ça ne changeait rien. Bien sûr cela changeait tout.

Avec l’adolescence, les amis, j’avais perdu intérêt pour les livres.

Classe de français, cinquième secondaire. Le professeur dépose sur nos pupitres une liste de lecture. Il ratisse large, de Mary Higgins Clark à Balzac à Kafka. J’astérisque un titre : un père mort en pleine campagne, deux enfants laissés à eux-mêmes. La couverture me plaît : une abstraction bleu-vert, des traits comme lacérés au crayon plomb. Trois coulisses couleur sang séché. Je les effleure du doigt et les emporte chez moi.

Le texte est entré en moi comme un coup de tonnerre. Sec. Un craquement assourdissant, une lumière déferlante. Je lis. Je m’arrête devant des phrases monumentales, je ris. C’est plus fort que moi, je ris à gorge déployée, d’étonnement et de bonheur : quelqu’un l’a  fait. La petite fille qui aimait trop les allumettes est inarrêtable. Sa voix avale tout, déchaîne les lexiques : chevaleresque, doctrine biblique, québécisme, tout se mêle dans une parole terrible et somptueuse. L’enfant dit « ô mon bien aimé » et « bite » et « Juste Châtiment » et « ou bedon »; rigoureuse, elle ajoute « je dis la chose ainsi qu’elle m’est apparue ». Amusés d’abord, nous sommes peu à peu pris au piège. Happés. Nous ne nous en sortirons pas; la fin du livre est un gouffre, un trou noir. Nous le savons. Pourtant nous continuons de la suivre, elle, l’héroïne qui consigne; elle court et nous trébuchons dans ses virgules, « le temps me manque, tout me manque ». Sous nos yeux elle change, déjà elle n’est plus la même. Déjà elle en sait trop, comprend tout.

Or elle ne faillit pas. Écrire, parce que les textes constituent sa ligne de vie, son unique victoire. Sauvée, du berceau jusqu’à la dernière ligne. Sauvée de l’ignorance par l’Éthique de Spinoza; sauvée de la désolation par les idylles entre chevaliers et princesses; sauvée par la bibliothèque qui la recueille ultimement, foyer d’une nouvelle vie. C’est son ardeur des mots qui triomphe, ces mots qui la mènent lentement mais sûrement en elle; enfin, se tenant bien droite sur eux, elle se purge – des enseignements des brutes, des violences semées. Ne reste plus que l’amour, pour les bêtes, pour les innocents.

J’ai refermé le livre, les mains un peu tremblantes. Des rafales, des brasiers, tous les cataclysmes ont pris des pages jusqu’à moi. Les dégâts étaient irréparables, je le savais. J’en tanguais de gratitude.

La petite héroïne, je la porte encore. Une sœur : son histoire est mon histoire, son amour est mon amour. Joie de vivre dans un monde sordide, j’ignore ce qui te retiens. Or je sais qu’« un secrétarien, un vrai, ne recule jamais devant le devoir de donner un nom aux choses ». J’ai acheté deux exemplaires, l’un me suivant partout. Si on me demandait, je disais que c’était le livre qui m’avait redonné l’usage de la parole.

II
Les confidences


Cheryl Strayed
Portland, Orgegon

Chère Cheryl,
De nos jours, le terme « autofiction » fait sourciller – on reproche aux jeunes de n’écrire qu’à propos d’eux. C’est vrai, l’ingérence du réel pourrait faire de de nos lettres un People à potins; une farce de martyrs en discours avec eux-mêmes; un désert d’écrivains qui ne s’intéressent qu’à ce qui les concerne. Sauf que cette affaire d’écrire du « vrai », une fois la boîte de Pandore ouverte, on ne s’en débarrasse pas si facilement.

Je n’écris que du « vrai ». C’est accablant. Désespérant. Rien n’y fait : j’ai beau vouloir, les personnages, l’imagination, pas une ligne qui sonne sincère. J’écris à propos de moi. Mes points de fuite. Ce que j’ai vu, ce que j’ai compris, ce que je ne sais pas encore. Le réel me fascine; il me semble qu’on n’en épuisera jamais les terreurs, les injustices, les étonnements, la gravité. La trace de l’un laissée dans l’autre, des vies faites à même d’autres vies, des radicaux libres lâchés en pleine jungle. Obsession : le dépecer, le démêler, le remonter comme une horloge et le décharger en couleurs qu’on ne connaît pas. Le matériau qu’il me faut est celui que l’on vit – intensité –, celui que l’on fait à cent mille et celui que je subis absolument seule. 

Aujourd’hui, j’ai relu cette lettre que tu as écrite, The Obliterated Place. Tu y réponds à un père sans fils, mort heurté par un chauffeur ivre à vingt-deux ans, et tes mots touchent quelque chose. Je crois que les histoires me déçoivent parfois parce qu’elles contournent. Elles laissent entendre que les souterrains des liens qui nous unissent, que les petites heures des graves douleurs et de leur guérison, sont innommables. Je n’y ai jamais cru, et toi non plus.

Cheryl, tu écris parce que ta mère est décédée brutalement à l’âge de quarante-cinq ans. Encore et encore, tu écris sa mort, ton deuil, et les souvenirs. Mais pas seulement : tu l’écris, elle. Parce qu’on te l’a enlevée, tu la refais en papier et en plumes, et tu la partages. « When you say you experience my writing as sacred, what you are touching is the divine place within me that is my mother. »

Ainsi, Cheryl, toi et moi écrivons pour la même raison : par amour.

Écrire par amour. Est-il seulement possible d’écrire ces trois mots, noir sur blanc. Comment ne pas vouloir déchirer un tel aveu et le dissimuler très loin, jusqu’au Grand Nord, avec les retailles de mon premier roman de fantasy? Je suis désolée de l’avouer : aux autres, je parle de toi comme d’un plaisir coupable. C’est que, de tes mots, on a fait un film blockbuster, un livre de « citations inspirantes ». L’espoir est une chose complexe, Cheryl. Utilisé comme bannière consumériste; considéré parfois comme l’inaptitude à percevoir le monde tel qu’il est. L’écrivain respecté est bien des choses et rarement une femme comme moi – une femme de trop de joies et de trop de larmes.

Je cède encore souvent à la honte.

Je sais, pourtant, que notre optimisme n’a ni la stérilité de ceux qui craignent la fatalité, ni l’arrogance de ceux à qui tout a été donné. Le désir de consoler est réel.

Trois ans durant, tu as répondu à des centaines de lettres. Sous le pseudonyme de Sugar, tu as publié des missives littéraire, précises, sensibles – qui jamais ne condamnent. Au contraire, chaque mot parle de la volonté de saisir, de faire résonance. Tu débutes le plus souvent par un fragment de ta vie : ton grand-père te forçant à le masturber; ta mère, dont le dernier mot fut « love ». Ces récits, tu t’en sers comme d’un levier vers l’autre. Un appel à l’amitié. Si bien que ce que tes lecteurs t’ont dit le plus souvent, c’est : We have so much in common.

En te lisant, je commence à comprendre. Je commence à comprendre qu’écrire par amour et écrire le réel sont peut-être une seule et même chose.

Le 15 octobre 2020
Montréal

3 commentaires sur “Histoires d’ami-livres

  1. Laura, I love these essays, so poetically and beautifully written (even when auto-translated to English :)). I hope you will continue to share what you are writing. I am curious what the first novel you are referring to is.

    P.S. I read « Tiny Beautiful Things » last summer, and I found it so impactful.

    -Matthew N

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    1. Merci Anaïs, ton petit mot est très apprécié. Au plaisir de se recroiser ici, et peut-être également sur ton blog, que je découvre avec plaisir 🙂

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