Agonija

C’était un très beau pont. En pierre, ancien, avec une arche pointue. Enjambant une rivière turquoise.

Spectatrices et spectateurs, prenez place. Bienvenue à cette première tentative d’écrire du théâtre. La pièce cherche à traduire une réalité historique et culturelle qui n’est pas la mienne – suite à, comme vous le savez peut-être, mon propre voyage à Sarajevo. Il est donc hautement probable que des maladresses et des méreprensations culturelles s’y retrouvent. Si vous en repérez, merci de m’en faire part rapidement. La question posée est simple : comment composer avec les horreurs d’un génocide?

Le spectacle s’apprête à commencer. Voilà, les lumières se ferment.

Noir.


ACTE I

Scène 1

Delphine, Henry et Esma sont debout sur scène. Delphine se trouve au milieu, habillée de façon à paraître rajeunie; Esma tient des sacs de courses. Chacun s’adresse directement au public, sans sembler remarquer ses comparses.

DELPHINE
J’étais dans ma chambre, un samedi. Il neigeait.

ESMA
J’étais à la capitale, un samedi. La rue était pleine de monde.

HENRY
J’étais chez moi, un samedi.

DELPHINE 
J’avais quatorze ans.

ESMA
J’avais des courses à faire.

HENRY
Je revenais du Congo.

DELPHINE
Je suis tombée par hasard sur un site Internet. J’ai cliqué sur la vidéo, puis…

On entend un fort bruit d’explosion. De la poussière se répand sur scène.

DELPHINE
Le pont.

HENRY
Le pont.

ESMA
LE PONT!

ESMA, manquant d’air
J’habite tout près… Mes enfants. Est-ce qu’ils ont… Rania! Amar!

Esma cache son visage entre ses mains. Henry la regarde.

HENRY
Ils ont fait sauter le pont.

DELPHINE, grave
C’était un très beau pont. En pierre, ancien, avec une arche pointue. Enjambant une rivière turquoise.

ESMA, criant et propulsant ses sacs au loin
Je dois rentrer! Je dois rentrer!

Elle se précipite hors de scène. Henry ramasse lentement le contenu des sacs.

DELPHINE
Le site disait : « Justice pour le Génocide Bosniaque ».

Silence.

DELPHINE
C’est quoi ça, la Bosnie?

HENRY, amer
Breaking news. C’était à la télévision.

DELPHINE
Capitale : Sarajevo. Hey, c’est comme la chanson de U2…

Delphine sort un Ipod Nano vert fluo de sa poche, enfile des écouteurs. La chanson Miss Sarajevo de U2 se met à jouer sur scène.

DELPHINE, souriante
Je les aime tellement. C’est mon groupe préféré.

HENRY
Mon mari ne voulait pas que je parte. J’avais passé un an en mission au Congo. J’étais dégoûté, épuisé.

DELPHINE
Sarajevo, c’est devenu un mot spécial. Un endroit où il y avait quelque chose d’important.  

HENRY
Je ne l’ai pas écouté.

HENRY et DELPHINE      
J’ai décidé que j’irais.

HENRY
Dans dix jours.

DELPHINE
Quand je serai plus vieille.

Scène 2

La projection d’une ville entourée de montagnes est visible au fond de la scène. Delphine, habillée de vêtements de randonnée, marche vers le centre de la scène, haletante. Elle s’assoit au sol pour observer le paysage.  

DELPHINE
Wooow, c’est tellement beau! On voit Sarajevo au complet. On voit l’Hôtel de Ville, on voit le pont de Franz Ferdinand. On voit toutes les montagnes au loin. (Pousse un soupir) J’suis là. J’suis enfin là.

(S’assombrit) Avant, je voyageais avec un Allemand. On a eu du fun. On est allés à Barcelone, à Paris, à Viennes… C’était cool. Sauf que… Un moment donné, je me suis sentie vide.

L’Allemand, lui… Ça l’intéressait pas, la Bosnie-Herzégovine. Il a dit qu’il était allé une fois, puis qu’il avait trouvé ça plate, puis laid. Je me suis fâchée quand il a dit ça. Je lui ai dit qu’on n’était pas toujours obligés de vouloir voir des belles choses. Que des fois, on pouvait juste vouloir voir des choses vraies.

L’Allemand entre sur scène. Il reste debout face à Delphine.

L’ALLEMAND, défaitiste  
Des choses vraies? Et pourquoi les histoires de guerre seraient plus vraies? Pourquoi ça te fait quelque chose, une vieille guerre d’avant que tu sois née? Y’a des gens qui meurent chez toi aussi, hein. Que tu visites les musées, que tu vois les petits enfants morts en photo, ça ne changera rien. Tu iras regarder ça de loin, tu verseras une larme, et après tu retourneras à ta petite vie et tu oublieras. Comme tout le monde.

DELPHINE, insultée
Qu’est-ce que t’en sais? Tu me connais pas. Au moins j’essaie de faire quelque chose. À quoi ça sert? À quoi ça sert sinon, de se promener avec sa checklist de monuments, passer deux-trois jours stressants dans une ville pour se vanter après à ses amis : j’suis allé! C’est pas à ça que ça sert, voyager. Me semble que ça devrait être plus que ça.

L’ALLEMAND        
Tu es trop attachée à tes grands principes, Delphine. Voyager ne sauve la vie de personne. Si tu veux mon avis, tu devrais rentrer chez toi.

Silence.

DELHPINE, ébranlée
Il avait peut-être raison. Sur toute la ligne. Mais je lui ai quand même dit : (elle se tourne vers l’Allemand)

Écoute. Tu peux aller à Londres si tu veux. Moi, je vais à Sarajevo.

L’ALLEMAND
Ok. Amuse-toi, alors.

L’Allemand quitte la scène, nonchalant. Delphine enserre ses jambes de ses bras et pose son front sur ses genoux. On entend des bruits lointains d’explosion, des grincements.

Scène 3

Delphine est toujours au sommet de la montagne, assise en indien. Henry vient s’asseoir à ses côtés.

HENRY
Bonjour.

Elle lui sourit. Ils gardent le silence un moment.

DELPHINE
Tu viens d’où?

HENRY, amusé        
C’est une drôle de question, ça.

DELPHINE  
Désolée. C’est toujours la première niaiserie qu’on demande à quelqu’un, en voyage.

HENRY
Je viens de Londres.

DELPHINE  
Évidemment, Londres…

HENRY, faussement offensé           
Tu n’aimes pas Londres?

DELPHINE
Ah, non, c’est juste… Rien.

HENRY
Moi non plus, je n’aime pas Londres.

Ils sourient, puis contemplent en silence le paysage.

DELPHINE
J’aime tellement les montagnes ici, et la neige. La neige de chez moi me manque. C’est la première fois que je vois des mosquées.

HENRY        
As-tu remarqué l’eau de la Bosnie? Les rivières sont claires, et turquoises. Si tu vas à Mostar, tu en verras plusieurs.

DELPHINE
J’aimerais beaucoup y aller. C’est là qu’il y a le pont, non?

HENRY
Hm-hm.

DELPHINE
Celui qu’ils ont détruit pendant la guerre?

HENRY        
Oui. Il est reconstruit, maintenant. 

DELPHINE
Tu savais que c’est d’ici, au sommet de la montagne, que l’armée serbe bombardait Sarajevo?

HENRY, sombre      
Bien sûr. J’y étais.

DELPHINE, étonnée
À Sarajevo?

HENRY
Pendant la guerre, oui. Trois ans de siège.

Silence.

DELPHINE
Ça devait être horrible.

HENRY
J’ai vu beaucoup de guerres. Elles se ressemblent toutes, et pourtant, they each find their way to fuck you up. (Il sourit, ironique. Devant la perplexité de Delphine, il précise.) Je suis travailleur humanitaire.

DELPHINE
Je ne sais pas comment tu fais.

HENRY   
Au contraire. On devrait rester chez soi et laisser les gens crever? Moi, c’est cela qui me rend fou.

DELPHINE, honteuse         
Excuse-moi. Tu as raison.

HENRY
Ah, merde. Non, c’est moi qui suis désolé.

DELPHINE, triste   
Tu as raison. Je n’écoute jamais la télé, je ne parle pas politique. Je ne veux juste pas le savoir. Je suis lâche.

HENRY
Allez, allez, ne fait pas cette tête. (Il lui tend la main) Moi, c’est Henry.

DELPHINE, lui serrant la main     
Delphine.

HENRY
Pourquoi es-tu ici, Delphine?

DELPHINE
Je ne suis pas certaine. J’essaie de comprendre.

HENRY          
Qu’essaies-tu de comprendre?

DELPHINE
La vie. Le monde. (Elle désigne le paysage) Comment on a pu s’entretuer comme ça, ici, il y a vingt-cinq ans.

Henry regarde le paysage.

HENRY
Une grande question.

On entend des bombardements et des grondements, devenant peu à peu assourdissants. Les lumières se ferment brusquement.

ACTE II

Scène 1

À l’arrière, la projection de la ville entourée de montagnes est visible, mais les bâtiments sont fumants et en ruines. Esma apparaît sur scène, hagarde. Elle se heurte à des murs invisibles.

ESMA, pour elle-même       
Sarajevo de merde. Sarajevo d’enfer. Ce chien de Milošević. Ces imbéciles de Serbes. Et les autres qui disent : « Tu ne peux pas partir, Esma, tu ne peux pas sortir. Esma Esma tu es folle, reste ici. » PLUTÔT CREVER. J’irai à Mostar. J’affronterai les soldats. Je porterai leur progéniture dégueulasse s’il le faut. Je leur dirai : passez sur mon corps à dix, à vingt, à trente. J’engendrerai tous les petits Serbes de demain. Mais laissez-moi rentrer chez moi. Mes enfants… Rania est trop petite. Elle ne peut pas. Amar est bébé encore. Dieu, si les chiens les ont trouvés avant, je… je… Je me pendrai avec leurs trippes. Ils n’auront pas ma maison, ils n’auront pas Mostar, les traitres. Chiens de Croates. Chiens de Serbes.

Tandis que sa réplique s’achève, elle commence à déchirer les longues manches de sa robe avec ses dents. Elle attache les lambeaux dans ses cheveux, autour de ses bras, autour de ses cuisses. Pendant ce temps, la Créature entre sur scène. 

LA CRÉATURE      
Je suis un pont. Je suis un très beau pont. En pierre, avec une arche pointue. Enjambant une rivière turquoise. Oh, comme je suis joli! Regardez comme je suis joli!

La Créature prend une position de pont, grotesque.

LA CRÉATURE, moqueuse
J’aime tellement les montagnes ici, et la neige. La neige de chez moi me manque. C’est la première fois que je vois des mosquées.

La tenue d’Esma terminée, elle se dirige vers la sortie de la scène et s’arrête devant la Créature. Celle-ci lève la tête vers elle.

LA CRÉATURE      
Oh! Bonjour, vieille Musulmane! J’aime beaucoup ta tenue. Tu es ravissante.

ESMA, méprisante   
Je ne suis pas Musulmane. Je suis Bosniaque.

LA CRÉATURE, méchamment      
Vieille Musulmane! Vieille Musulmane!

ESMA
Tu ne me fais pas peur, créature. Nous n’avons pas réussi à te chasser, mais les jeunes de mon pays seront plus forts que toi.

LA CRÉATURE                  
Dommage qu’il faille les exterminer.

Esma sort. On entend les cris de Delphine de l’arrière-scène. La Créature se redresse et prend un air bienveillant.

DELPHINE
Henry! Henry! HENRY!

Elle entre sur scène, grelottant de froid. La Créature avance vers elle avec la démarche d’un vieillard.

LA CRÉATURE, bienveillante      
Je peux vous aider, mademoiselle?

DELPHINE, terrifiée          
Je cherche un ami… Vous l’avez vu?

LA CRÉATURE      
Je crois qu’il a traversé le pont.

DELPHINE
Le pont? Le pont de Mostar?

LA CRÉATURE      
Oui, celui-là. Vous connaissez beaucoup de choses, mademoiselle.

DELPHINE
On est où? Je ne reconnais rien. Sarajevo? Mostar?

LA CRÉATURE      
Un peu des deux. C’est difficile à expliquer. Venez, grimpez sur mon dos. Je vous mènerai au pont.

Delphine hésite, mais la Créature finit par la convaincre. Elle grimpe sur son dos, et la Créature avance d’un pas tremblant.

LA CRÉATURE      
Les ponts sont une invention magnifique, vous ne trouvez pas? Le pont est un miracle. Il unit les peuples.

Delphine, distraite, ne répond pas.

LA CRÉATURE      
Et puis tout à coup… BOUM!

Il projette violemment Delphine au sol, éclatant d’un rire hystérique.

LA CRÉATURE, sadique   
Plus de pont! Hahahaha! Envolé, le pont! Hahahahaha! Il n’y a jamais eu de pont! Jamais eu de pont! Jamais eu de pont! Boum, boum, piétiner les ponts, tous les ponts du monde, rien de plus facile! Hahaha!

Il fond à toute vitesse sur Delphine, qui se protège de ses bras.

LA CRÉATURE, menaçante 
Tu sais, c’est la justice qui mène le monde. Les Tutsi ont tué les Hutu, donc les Hutu tuent les Tutsi. Tout le monde a tué les Serbes, donc les Serbes tuent tout le monde. Les femmes émasculent les hommes, donc les hommes violent les femmes. C’est simple, non?

Il défait son pantalon, le retire et plaque violemment Delphine au sol. Elle crie.

Soudain, un AK-47 est projeté sur scène à partir des coulisses, près de Delphine. Elle s’en empare et tire sur la Créature, qui s’effondre.

Delphine hyperventile.

Esma entre et reprend le AK-47.

DELPHINE
Au secours! Au secours! Je… Je respire plus…

Esma l’ignore, met le AK-47 en joue vers les coulisses.

Pendant ce temps, la Créature s’éveille et, laissant son pantalon au sol, va s’accroupir à l’arrière-scène pour observer.

DELPHINE
S’il vous plaît…

ESMA, méprisante   
Qu’est-ce qu’ils ont fait pour nous, les sales Européens? Ils nous rassemblent à Srebrenica pour nous laisser crever, voilà ce qu’ils font.

DELPHINE
S’il vous plaît…

Esma l’ignore.

DELPHINE
S’il vous plaît…

Subitement, Esma la saisit par le col.

ESMA
Nous aussi, nous avons supplié. Nous aussi, nous avons pleuré. Personne n’est venu. Et quand ils sont venus, trop tard, les peacekeepers, ils ont lacéré nos terres. Ils ont planté des frontières et ils ont dit « vous vivrez ici, et vous vivrez là-bas ». Nous rêvions d’un pays uni, mais notre pays est mort. Notre pays est un cadavre à trois têtes.

Delphine repousse Esma de toutes ses forces, qui tombe au sol.

Les deux femmes pleurent en silence.

Henry entre, un sac sur le dos et quelques vivres sous un bras. Esma s’empare de son AK-47 et le met en joue. Il lève les bras.

Un très long moment.

HENRY        
J’apporte à manger.

ESMA
Pour la fille?

HENRY        
Non. Pour vous.

Il montre des conserves de viande, des biscuits et deux bouteilles de Coke.

ESMA
C’est tout? C’est tout ce que vous avez? Plutôt crever! Donnez-le aux rats!

HENRY        
Je suis vraiment désolé. Nous attendons de meilleures rations demain, des États-Unis. Je vous promets de vous en apporter.

Elle regarde avec dédain la nourriture.

ESMA           
C’est quoi, la bouteille?

HENRY
Une boisson sucrée.

ESMA, dégoûtée      
C’est ce qu’ils boivent, aux États-Unis?

HENRY        
J’en ai bien peur. (Il ajoute avec précaution) Cela plaît aux enfants.

Esma tressaille.

ESMA
C’est bon, donnez-les. (Elle hésite) Merci.

Elle baisse son arme, et Henry vient les lui donner. Elle les prend lentement.

HENRY
Je ne sais que vous souhaiter. Mais ce que vous désirez, ce que vous désirez le plus, je vous l’espère. De tout cœur.

ESMA, une fragilité dans la voix    
Il n’y a plus rien à espérer.

HENRY
Peut-être. Peut-être pas. Mais j’espère vous revoir.

Ils se regardent longtemps. Puis, Esma quitte la scène. Henry vient s’agenouiller près de Delphine et pose une main sur son épaule.

DELPHINE          
Est-ce que la femme va mourir, Henry?

HENRY
Je n’en sais rien, Delphine. Mais on est ici. On fera tout ce que l’on peut.

La Créature s’approche lentement. Elle se place très près de Delphine.

LA CRÉATURE      
Delphine? Ne veux-tu pas savoir ce que c’est, Srebrenica?

Henry tressaille, mais tous deux l’ignorent.

HENRY, à Delphine
J’ai quelques biscuits, si tu veux.

Il sort de son sac un paquet de biscuits ainsi qu’une couverture de laine épaisse.

LA CRÉATURE, cruelle    
Tss tss. Henry ne dit pas tout. Le coquin. Henry ne veut pas parler de Srebrenica. Dis-lui, pauvre petit martyr. Dis-lui ce que tu as fait, après Srebrenica.

Henry dissimule Delphine et lui-même sous la couverture. Les lumières se ferment lentement, jusqu’à l’obscurité. La Créature rit.

ACTE III

Scène 1

Henry et Delphine sont à Mostar, assis au sol. Sur l’écran, on aperçoit une projection du pont reconstruit et de la rivière turquoise. On entend le roucoulement de l’eau, le chant des oiseaux.  

Delphine est drapée d’une couverture et boit un thé. Henry boit un café turc.

DELPHINE
Henry?

HENRY
Hm?

DELPHINE  
Comment tu fais?

HENRY, sarcastique        
Tu veux dire, pour donner des conserves et du Coca Cola?

DELPHINE  
Tu sais ce que je veux dire.

HENRY, souriant                
Je suis vieux et je trouve le monde laid.

DELPHINE
Henry. Je suis sérieuse.

HENRY, réfléchissant                     
Je ne sais pas. C’est le courage, je crois. Le courage des autres me touche.          

Silence.

DELPHINE
Et moi qui suis lâche, je fais quoi?

Henry paraît surpris.

HENRY, doux        
Ah, les jeunes. Vous pensez qu’il faut jouer au justicier. Vous pensez qu’il faut aller crever sous les bombes, ou être une ordure.

Voyant que Delphine est toujours débitée, il vient s’asseoir plus près d’elle.

HENRY
Écoute, Delphine. Écoute autant que tu peux. Laisse venir la tristesse, et parfois même le désespoir. Ils te diront ce que tu peux faire.

Silence.

HENRY        
Et le sarcasme, c’est optionnel.        

DELPHINE
Qu’est-ce qui s’est passé, à Srebrenica?

Henry est pris de cours.

HENRY, sombrement          
Srebrenica, c’était une safe zone des Nations Unies. Les Bosniaques s’y sont réfugiés en grand nombre. On leur avait dit qu’ils seraient protégés. Ce ne fut pas le cas.

Les Serbes sont entrés dans la safe zone le 12 juillet 1995. Les Nations Unies n’ont rien fait. Ils ont violé les femmes, tués les hommes.

C’est là qu’on a commencé à parler de génocide.   

Silence.

DELPHINE  
« Justice pour le Génocide Bosniaque »…

HENRY
Quoi?

DELPHINE
Non. Rien.

Silence.

HENRY
Après, je ne pouvais plus. C’était trop. Les Nations Unies ont dit qu’elles avaient fait leur possible. (Avec rage) Ces sales menteurs. Ces salauds.

DELPHINE, le regardant   
Qu’est-ce qui t’est arrivé, Henry?

Il baisse les yeux.

HENRY
Je ne sais pas. Je me souviens d’être rentré à Londres. Je me souviens d’avoir attaché la corde, donné un coup de pied à la chaise. Je suis peut-être mort. J’espère que Chris ne m’a pas trouvé. Quel con…

Silence.

HENRY, avec passion         
Ces imbéciles de la presse, ils diront que c’est mon métier qui m’a tué. « Le travailleur humanitaire qui en avait trop vu ». S’ils savaient, les enfoirés. Mon travail, il avait un sens. C’est tout le reste qui m’a tué.

Sauf que cette fois, j’aurais dû rester chez moi. Chris le sentait, il me l’a dit. God damn it...

Il cache son visage dans ses mains. Delphine est dévastée.

Scène 2

Delphine est assise sur un siège inconfortable d’aéroport, un gros sac près d’elle. Elle fixe le public. Derrière elle, sur l’écran, on aperçoit une vidéo silencieuse de l’effondrement d’un pont, en accéléré, qui se répète en boucle.

En bruit de fond, un bulletin de nouvelles au sujet de la guerre civile au Yémen. La chanson Miss Sarajevo joue comme à travers des haut-parleurs de mauvaise qualité.

Un long moment.

DELPHINE  
Henry et moi, on s’est dit au revoir.

C’est la chose la plus difficile que j’ai fait de ma vie.

Il a fait une joke. Il a dit qu’il était pas mal sûr d’entendre des bips de machine. Il a dit qu’il était sûrement à l’hôpital, qu’il allait se réveiller.

Je le saurai jamais.

J’essaie. J’essaie d’écouter la tristesse. Mais je comprends pas encore ce qu’elle me dit.

Je vais finir par comprendre.

(Gros soupir) À c’t’heure, je rentre chez moi.

À c’t’heure, va falloir que je me trouve une job. (Rire amer. Elle se passe la main dans le visage) Une job…

Elle regarde gravement le public, sans rien dire. Noir.

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